Du Premier homicide à Capharnaüm

Oratorio à six voix d’Alessandro Scarlatti (1660-1725, le papa de Domenico) sur un livret d’Antonio Ottoboni, mis en scène à l’opéra Garnier (Paris) par Romeo Castellucci, direction musicale du B’Rock Orchestra par René Jacobs.

Chassés du Jardin d’Eden pour la faute première, le couple originaire d’Adam et Eve a transmis à leurs fils, Caïn et Abel, le poids du rachat. L’holocauste du cadet prévalant sur celui de l’aîné, la jalousie et la haine fratricide envahissent Caïn. Les voies de la volonté divine sont impénétrables, figurées dans la mise en scène du premier acte par un arrière-plan opaque, traversé par des ombres évanescentes et des lumières immatérielles. La musique de Scarlatti est superbe, soulignant le tempo de l’avènement du drame.

Deuxième acte, le ciel s’est humanisé, rendu familier par sa profondeur peuplée d’étoiles. L’Homme se sépare de Dieu, et il revient à Caïn de consommer la rupture définitive de la fusion et de faire advenir le destin tragique du libre arbitre humain par le meurtre transgressif. Castellucci, faisant entrer en scène des enfants doublant les acteurs, associe l’abandon divin et la confrontation de l’Homme à la destructivité de son amour – au prix de l’exil et de l’errance, déjà  – au dédoublement du temps humain, entre l’agir de la pulsionnalité de l’enfant et les mots portés par le chant de l’adulte. La mise en scène place l’émergence du jeu dans la continuité du traumatisme du meurtre, tandis que le monde adulte tente de refouler la sexualité infantile, recouverte d’un immense drap blanc, condition de la bénédiction divine à la procréation des parents originaires, à charge, pour le sang de leurs enfants à venir, d’expier la faute originaire.

L’opéra est venu pour moi se placer comme en contrepoint du très beau film Capharnaüm de la cinéaste libanaise Nadine Labaki, trop vite retiré des salles bruxelloises. Dans un Liban où les Dieux, lassés des massacres perpétrés en leurs noms, ont abandonné le terrain à des trafiquants moins prestigieux, ce sont désormais aux enfants qu’il revient de dénoncer des géniteurs rendus incapables de devenir des parents. Capharnaüm, village de Galilée où le passage de Jésus mit le bordel, Kfar Nahum, le village de la compassion : celle, peut-être, d’un prophète depuis toujours en chemin, mais en tout cas pas celle qui pourrait rendre ce monde vivable pour les enfants de l’Homme.

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s